lundi 10 mars 2014

L'essence de la paix

Pour construire un avenir pacifique, les Palestiniens doivent se convaincre que les Juifs ne sont pas des étrangers venus s'installer dans un pays qui ne leur appartient pas.

La Chancelière allemande Angela Merkel et son gouvernement au complet sont reçus en Israël comme de grands amis, du pays et de son peuple. Les pourparlers en cours se tiennent dans la perspective de l'accord -cadre pour la paix du secrétaire d'État américain John Kerry. Les premières fuites semblent indiquer qu'à la demande d'Israël et de son premier ministre, une déclaration sera introduite dans le document stipulant que dans l'accord définitif, quelque soit son contenu, les Palestiniens reconnaîtront Israël comme "État juif" ou comme "patrie du peuple juif."

Bien que cette demande ait obtenu le soutien de la grande majorité des Israéliens, dont celle d'Isaac Herzog, le président de l'opposition et du parti travailliste, il y a des gens qui n'ont pas compris ce que cela signifie, et pourquoi c'est une nécessité. D'autres prétendent que ce n'est qu'un stratagème belliciste pour faire échec à un accord avec les Palestiniens, ou encore que c'est le triste aveu d'un manque de confiance en soi de la part d'Israël, si patent qu'il a besoin que les Palestiniens lui disent qui il est.
Einat Wilf
La demande du premier ministre ne s'explique nullement par tout ce qui précède. C'est une demande qui se situe au cœur du sujet : une fois satisfaite, elle indiquera que la paix est possible. La reconnaissance d'Israël par les Palestiniens comme patrie du peuple juif n'est pas une condition de la paix, c'est l'essence même de la paix.

Israël n'a pas besoin de la reconnaissance des Palestiniens pour savoir qui il est. Ceux qui l'ont rêvé, qui l'ont fondé, qui l'ont construit, n'avaient qu'une seule idée en tête : créer un État souverain pour le peuple juif dans son antique patrie. Peu importe si ceux qui ont édifié cet État Juif étaient des laïques athées désireux de construire une utopie socialiste égalitaire dans l'esprit des prophètes hébreux, si les Juifs religieux espéraient restaurer les traditions bibliques au sein de l'État moderne, ou si des nationalistes de gauche imaginaient des Juifs et des Arabes, des chrétiens et des musulmans vivant côte à côte dans la paix, dans un État juif inventé à Vienne. Ils voulaient tous un État juif , mais leurs visions étaient différentes.

Dans son être, l'État juif ne s'est jamais réduit à un simple concept. 

La civilisation juive, comme toutes les civilisations antiques, est assez riche pour servir de socle à différents systèmes de gouvernement  et à différents systèmes de valeurs entre lesquels ses ressortissant peuvent choisir. Contrairement à ce que disent les dirigeants palestiniens quand ils rejettent la demande israélienne de reconnaissance, il n'y a rien dans le concept d'État Juif qui soit nécessairement  religieux plutôt que laïque, ou qui réserve cet État aux seuls juifs. Il n'est assujetti ni aux uns ni aux autres.

Parler de l'État juif, cela désigne simplement un endroit du monde où le peuple juif est libre et souverain, en tant que peuple, de donner une interprétation de la civilisation juive et de déterminer son destin. Parler de l'État juif ne signifie rien de plus, mais rien de moins non plus. 
Les Palestiniens doivent reconnaître Israël comme l'État Juif, non pas pour le compte des Juifs, mais pour leur propre intérêt, pour leur dignité, et pour la cause de la paix. A maintes reprises, les Palestiniens ont rejeté des occasions de vivre en liberté dans leur État souverain parce qu'en les acceptant ils auraient accepté l'État Juif.

Déjà en 1947, le monde arabe, y compris les Arabes de Palestine. (qu' on appellera plus tard les Palestiniens), a rejeté la partition du pays en un État juif et un État arabe qui était proposée par les Nations Unies. Ils l'ont refusée parce qu'ils considéraient que le sionisme n'était pas un courant politique dédié à l'auto-détermination du peuple juif, mais une entreprise coloniale pour implanter des étrangers sur leurs terres, lesquels , face à une résistance déterminée, finiraient tôt ou tard par s'en aller.

En comparant les Juifs en Terre d'Israël à des colons étrangers destinés à capituler face à une résistance déterminée, les Palestiniens se sont racontés à eux-mêmes l'histoire réconfortante d'un avenir débarrassé des Juifs et d'Israël, mais c'est une histoire qui les a empêchés à maintes reprises de vivre au présent.

Ils ont refusé toutes les solutions aboutissant à la création d'un État palestinien parce que c'était au prix ce consentir qu'en définitive les Juifs aient aussi leur État en propre. Ils ont préféré ne pas avoir d'État du tout, ne pas vivre dignement dans leur État, puisque cela impliquait le partage de la terre avec l'État du peuple juif.

Pour construire un avenir de paix, il faut que les Palestiniens se débarrassent de l'idée que le peuple juif est constitué d'étrangers qui sont venus dans une terre qui n'est pas la leur, et qui, de ce fait, repartiront un jour. Quand les Palestiniens reconnaîtront Israël en tant que patrie du peuple juif, ils seront prêts à accepter qu'en créant l'État d'Israël, le peuple Juif est rentré chez lui. Ce faisant, les Palestiniens enverront au monde, à Israël, et par dessus tout à eux-mêmes, le signal qu'ils sont enfin prêts à abandonner un faux avenir pour se construire  un présent : un présent où le peuple juif et le peuple palestinien pourront vivre en paix, en tant que peuples libres vivant chacun dans son État souverain, l'un juif, l'autre palestinien.

Einat Wilf est chercheur au Jewish People Policy Institute. Elle a été membre de la Knesset.

Titre original : The essence of peace
par Einat Wilf, Jerusalerm Post, le 24 février 2014
Traduction : Jean-Pierre Bensimon

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